Article : menaces d'indigestion

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Article du Biodynamis Hiver 2005

Menaces d'indigestion du corps et de l'âme

Michio Kushi connu pour son enseignement de la macrobiotique disait : "Faites par écrit la liste de tous les aliments différents que vous consommez chaque jour !" Et il ajoutait : "Oseriez-vous donner cette multitude à votre animal favori ?".

Combien de "nourritures", dans des régimes habituels, arrivent à notre organisme que l’on peut bien qualifier de fidèle ; et quelquefois même de malheureux. Il semble que tout soit fait pour que chaque individu atteigne (et dépasse) son seuil de tolérance. Franchement, connaît-on encore souvent la sensation de faim pendant plus d’une heure ? On a (aussi) inventé le zapping de bouche.
Quelques termes courants sont méconnus. Prenez la digestion. Digérer veut dire, transformer, incorporer, rendre à l’aliment conforme son image, faire du soi avec du non soi, faire sien, s’approprier. Manger c’est donc faire des rencontres plus ou moins réussies.
Il n’est pas aisé d’avoir conscience et de penser à ce qui se passe dans les tréfonds de notre instrument physique du fait que la conscience n’y est, généralement, que peu active.
C’est souvent le malaise qui rend conscient du ventre. La digestion peut être perturbée. Ce qui n’est pas digéré constitue un petit résidu qui se transforme peu à peu en une sorte «d’agglomérat». Celui-ci trouvera un asile, une niche provisoire dans le corps, en attendant d’être entendu, voire éliminé. Toute différence et proportion gardées, chacun sait comme une simple écharde dans un doigt devient vite un traumatisme, l’intrusion d’un corps étranger qu’il faut soigner.
Si l’on pense à tout ce que nous ingurgitons, de gré ou de force chaque jour, on est saisi d’un grand étonnement : l’organisme humain est à la fois très résistant et d’une grande docilité. Ce qui ne veut pas dire qu’il manque de mémoire… Quand il nous rappelle des faits anciens, nous sommes victimes de l’oubli.

Mon corps et moi pourrions dialoguer, dans une ambiance cordiale :
Moi : Je ne me sens pas très bien, j’ai un peu mal là, sur le côté.
Lui : Eh ! oui, j’existe !
Moi : Je ne sais pas ce qui se passe, j’ai rien fait de travers pourtant.
Lui : L’œuf à la coque que tu manges…
Moi : Oui, eh bien ?
Lui : C’est le 257e depuis Janvier.
Moi : Non ?
Lui : Si !
Moi : Ça alors !
Lui : Désolé ! Je n’ai pu en digérer que 192, pas plus !
Moi : Bon alors tu n’es pas content ?
Lui : C’est quelque fois difficile, à vrai dire je suis un peu surchargé.
Moi : Qu’est-ce que je peux faire pour toi ?
Lui : Donne-moi un peu de congé, que je puisse faire le point !
Moi : D’accord, une cure de pommes, ça t’irait ?
Lui : Oui très bien, un changement d’exercice c’est toujours des vacances !

Celui qui expérimente, pour diverses raisons, qu'elles soient de curiosité, de santé ou de poids - plusieurs types de régimes alimentaires, des plus riches aux plus modestes, ressent l’incidence de ces options sur sa vie en général, son tonus, son activité pensante et sa vie intérieure. C’est grâce à des expériences contrastées de cette sorte (menées au minimum sur une dizaine de jours) que l’on peut améliorer sa santé et ressentir le lien qui existe entre sa vie intime et sa manière de se nourrir. C’est une appréciation par comparaison.

À l’inverse, celui qui ne change rien à ses habitudes aura plus de mal à observer cette relation.

Les nourritures visibles et invisibles se côtoient sans cesse. S’il faut compter parmi les nourritures impalpables, ou spirituelles, les nourritures qui nous viennent de Dame Nature comme l’air, la lumière, les couleurs et les forces de vie du monde vivant, il faut bien aussi parler des autres apports journaliers qui nous arrivent par toutes sortes de moyens. Avant d’en parler il convient d’en caractériser quelques différences majeures
On peut à l’aide de quelques séances de psychothérapie faire remonter à la surface des souvenirs douloureux. Les expériences psychiques mal digérées requièrent des soins particuliers. Les indigestions du "ventre" prennent d’autres voies, elles se rappelleront à notre bon souvenir par d’autres moyens comme l’a montré le dialogue précédent. Il y a une différence fondamentale entre la tête, le psychisme conscient et le métabolisme, puisque dans ce dernier ce sont principalement les forces de vie et de régénération qui s’activent.

Les nourritures psychiques
«Un bon film par jour» promettent les publicités de chaînes câblées. Ah bon ? Est-ce bien nécessaire ? D’autres proposent ces pendentifs qui vous permettent de vous déplacer avec des milliers de chansons sur la poitrine. Est-ce bien utile ? On ne sait jamais, sur une île déserte, peut-être… On pourra bientôt transporter sa comptabilité en boucles d’oreille.
Et que dire des connexions, des abonnements téléphoniques illimités. Le temps qui est le bien le plus précieux est l’objet de spéculations acharnées. "25 % de temps gratuit !", "Ne comptez plus !". On voudrait nous faire croire que le temps qui passe se marchande, et on y arrive ! Et pourtant, la frontière entre le temps gagné et le temps perdu est incertaine !
Ce dont je peux être sûr, c’est que l’on s’occupe de moi ! Merci ! Laissez moi aussi en silence, que je puisse m’occuper de moi !
Si l’on peut se réjouir de ces progrès technologiques pour les professions qui en ont besoin, on sait bien que les utilisateurs dépassent largement ce cadre de nécessité. Il suffit de penser à une courte phrase prononcée des millions de fois par jour au téléphone : "T’es où ?". Il serait salutaire de se poser, plus souvent, la question à soi-même.
La place grandissante des nouvelles technologies pose de nouveaux défis à l’homme moderne. Il s’agit ni plus ni moins du respect de la personne humaine et de son intégrité, elle se posera de plus en plus. Si la famine est un scandale, le multigavage psychique et sensoriel/corporel en est un autre !
D’abord l’invention technique est offerte pour nous servir, passé un certain stade, c’est nous qui la servons ! La voiture est un objet qui promet la liberté, passé un certain stade de besoin, elle encombre et l’on va plus vite (et plus propre) en vélo (1) !
Dans l’association homme-machine, "on insiste toujours beaucoup sur la tendance actuelle de l’adaptation de la machine à l’homme. C’est un progrès, sans aucun doute, mais qui a une contrepartie : il suppose l’adaptation parfaite de cet homme à cette machine. L’homme actuel est déjà modifié ; c’est à cet homme déjà adapté que l’on cherche à adapter l’appareil : la chose devient de plus en plus facile (2)."

Là encore, ce sont les expériences contrastées comme les séjours dans la nature, dans des fermes bio-dynamiques (voilà un nouveau débouché !), les randonnées ou le camping sauvage par exemple, qui permettent d’évaluer notre degré d’addiction (d’accoutumance) aux nouvelles technologies. Comme nous l’avons évoqué pour les nourritures terrestres, il existe bel et bien, pour ces nourritures modernes, des menaces d’indigestion nerveuse. Une des preuves en est que la consommation des Français en psychotropes et antidépresseurs est une des plus élevées au monde. Ces médicaments conçus pour la psychiatrie sont devenus des produits de consommation courante (3).

Ce n’est pas fortuit si l’on assiste à tant de tentatives de désintoxication, d’isolement. Ceux qui se privent volontairement de télévision sont filmés comme des héros, voire des ascètes. Si vous n’avez pas de téléphone portable, vous lirez sur le visage de votre interlocuteur une large palette d’expressions étonnées. Il fut un temps où l’étalement de la richesse des nantis choquait les plus démunis. Aujourd’hui il n’est presque plus possible de les différencier dans leur équipement. Ne pas avoir de mail ou de portable est "furieusement rebelle"! La simplicité inquiète… comme le silence.

Retrouver le sens de la mesure
Ce qui n’est pas facile, c’est de trouver le sens de la mesure, de trouver en nous-même une sorte d’étalon qui permette "d’évaluer" avec conscience, nos besoins. À défaut de trouver cet étalon spontanément, on peut toujours vivre l’expérience de la frugalité. Comme un artiste qui retrouverait une surface vierge. C’est dans ces expériences que peut émerger une méthode d’évaluation.
Combien de retraites, et de séjours de silence peuvent se comprendre comme des sessions de privation sensorielle ? bien qu’elles soient en général, aussi coûteuses que les sessions d’intoxication ! Il existe des cliniques aux États – Unis qui sont spécialisées pour soigner les nouvelles addictions, comme le shopping convulsif, l’utilisation intensive de l’Internet, ou la pratique de jeux en réseau. Disant cela, ne sortons pas de notre sujet, il existe une industrialisation de la nourriture du corps, mais aussi une industrialisation des nourritures des sens et de l’âme.
Pour ce qui est des privations de bouche, malgré le fait que l’on trouve une large littérature sur le sujet, ceci ne nous empêchera pas d’y ajouter quelques compléments. En effet, les régimes de privation font suite aux régimes d’excès. Il faut voir plus loin. Il s’agit de (re) donner à l’organisme, un congé régulier, un nouvel appétit de simplicité, et surtout de nouvelles habitudes raisonnables, sur tous les plans de l’existence. C’est redonner du pouvoir à notre guérisseur intérieur.

Enfin, celui qui recherche la santé au sens le plus large doit admettre que si l’alimentation est une base de la santé, elle doit être complétée par une diététique de l’âme (4).

Éloge de la frugalité
On dit que la santé corporelle est le silence des organes, c’est une image. L’usage d’un stéthoscope vous permettra d’écouter "l’animation sonore" du ventre. Il n’empêche, cela nous met sur la voie de la diminution, de l’apaisement, de l’enlèvement. La grâce est voisine de la sobriété. Pour améliorer sa musique, Maurice Ravel disait passer beaucoup de temps à "enlever des notes". Beaucoup d’écrivains ou d’artistes procèdent de même : en enlevant.
Le mangeur s’inquiète sans doute en lisant ces lignes. S’agit-il d’un plaidoyer pour le jeûne ? Non ! Quoique. Celui qui veut "éclaircir" son organisme en quelques jours peut expérimenter la force curative, tranquillisante de la monodiète. Ce n’est pas une prescription, mais une suggestion qui peut en certains cas réclamer un suivi médical. L’idée de monodiète n’est pas nouvelle, si le pain et l’eau reste un grand classique, on a depuis, malheureusement, fait bien pire dans les régimes amaigrissants. On a fait aussi beaucoup mieux. La cure macrobiotique, à base de riz complet, remarquable comme régime curatif, est capable d’amener l’organisme à plus de silence. À condition de ne pas la prolonger trop longtemps, et de ne pas en attendre des effets surnaturels. L’alimentation est un moyen de mieux vivre, non une fin. La cure de fruits connue depuis longtemps ne s’adresse pas à tous les individus sur de longues périodes et peut se faire, par exemple, le soir au dîner, ou bien un jour par semaine. Le dimanche, ou tout autre jour tranquille - libre d’invitation - peut convenir.
Pour les organismes plus robustes cette monodiète peut durer quelques jours, Rudolf Steiner préconisait la cure de pommes, l’essai montre à quel point ce fruit est nourrissant, et satisfaisant. La cure de raisins est aussi réputée, à juste titre. D’une manière générale, les cures de végétaux, fruits, légumes, céréales poursuivies sur une à deux semaines ont le double avantage d’apporter à l’organisme des sucres nobles, et de le faire travailler de manière dynamique, en l’aidant à se débarrasser de ses agglomérats, de ses toxines accumulées. C’est en remettant ainsi tout notre corps dans un climat d’apaisement que l’on peut retrouver cette capacité à évaluer, à mesurer ensuite sur le long terme la charge… et la surcharge !

La perception qualitative des aliments est fortement améliorée par de tels exercices.

Les vertus subtiles et curatives des végétaux les plus modestes cultivées par exemple en bio-dynamie seront mieux "reconnues" par des organismes rendus plus silencieux, plus attentifs, par ces simples et sages pratiques…

Joël Acremant

 

Notes :
1) Ivan Illich, La convivialité, éd Points seuil, Paris 1998.
Bernard Charbonneau, L’hommauto, Denoël 2003.
2) Jacques Ellul, La technique ou l’enjeu du siècle (1968), éd Economica, réédition 1990, p.358.
3) Guy Hugnet, Antidépresseurs la grande intoxication, éd Le Cherche-Midi, Paris 2004. On a retrouvé des molécules de Prozac dans l’eau du robinet à Londres !
4) Joël Acremant, Se nourrir aujourd’hui, éd. Novalis, Montesson 2002.

 

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