Article: un domaine agricole

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Article : Un domaine agricole est un être vivant

Dès la deuxième conférence qu’il a donnée à Koberwitz en 1924, Rudolf Steiner explique que l’agriculteur devrait considérer son domaine agricole comme un organisme vivant individualisé et autonome. Il dit que les choix de l’agriculteur devraient tous conduire à ce que son domaine devienne un tel être vivant. Ce point de vue constitue une des trames du cours aux agriculteurs, un des fondements de l’approche bio-dynamique de l’agriculture.

UN ORGANISME VIVANT…
Pour comprendre ce que R. Steiner entend par là, il est nécessaire de réfléchir au préalable à ce qu’est un être vivant. Définir un être vivant n’est pas chose si facile et les enseignements de la biologie ( = science de la vie pourtant ) ne sont pas d’un grand secours car elle n’étudie pas vraiment le vivant ; elle étudie plutôt les mécanismes et la chimie du vivant. Pour elle, un être vivant est une machine, certes complexe, faite de pièces détachées assemblées les unes à côté des autres.
Il me semble qu’on peut d’abord caractériser tout être vivant, du micro-organisme le plus simple à l’organisme le plus complexe, par le fait qu’il est un objet distinct du monde qui l’entoure. Ce qui permet cette séparation, c’est une peau ou une membrane perméable, qui autorise les échanges de l’extérieur vers l’intérieur et vice versa. A l’intérieur de cette peau, existe un monde en miniature (un microcosme) qui vit sa vie propre et qui, grâce à cette peau, reste relié au monde environnant (le macrocosme). Exemple tout simple : les animaux à sang chaud qui ont leur propre température quelque soit celle du milieu qui les entoure : ils portent avec eux leur micro climat.
Ceci veut dire que la première condition pour qu’un domaine agricole devienne un être vivant, c’est qu’il ait une peau. Cette peau pourra être constituée par des talus ou des murs, des haies, des bandes boisées, des bois, surtout du côté des vents froids et des vents dominants. A l’intérieur, les conditions seront plus régulières, moins extrêmes qu’à l’extérieur : il y fera un peu plus doux par temps froid, un peu moins sec car les vents seront freinés, etc.. Ainsi commencera à s’établir un micro climat favorable à la vie, un ‘’milieu’’ au sein du monde environnant avec ses extrêmes. Cette peau, comme la nôtre sera l’organe de respiration du domaine.
La seconde peau, entre la terre et le ciel, c’est le sol, la terre arable, vivante grâce à l’humus. Cette peau nécessite des soins car c’est par elle que se font les échanges entre le haut, l’atmosphère, et le bas ( échanges au niveau de l’eau, de l’air, de la chaleur et même de la lumière ) : il faut l’entretenir par des sarclages, la brosser ou la gratter par des binages, la nourrir. C’est cette peau qui permet au sol de respirer. Et on comprend que, de ce point de vue, la végétation puisse être considérée comme la chevelure de la Terre ainsi que l’ont exposé Rudolf Steiner, le fondateur de l’agriculture bio-dynamique, et certains poètes : cette chevelure aussi, il faut en prendre soin et parfois la tondre !
La seconde caractéristique d’un être vivant, c’est qu’en son sein, sous la peau, se développent des organes qui remplissent chacun des fonctions vitales bien précises, indispensables à la vie de l’ensemble, et ces organes sont en interaction les uns avec les autres et forment un tout. Pour le domaine agricole, les différents organes sont les différents groupes de végétaux et d’animaux qui y vivent. Ce sont les groupes de plantes sauvages ou cultivées et les groupes d’animaux sauvages ou domestiques. Ainsi, les prairies naturelles, les terres labourables, le verger, le potager constituent autant d’organes. De même, le troupeau de vaches, les porcs, les moutons, la basse cour, les abeilles et même le chat sont aussi des organes.

Il suffit que vous ameniez sur votre domaine quelques vaches par exemple et aussitôt des tas de plantes et d’animaux vont s’installer avec elles : de nombreux micro organismes de toutes sortes, des insectes comme les bousiers, des oiseaux comme les étourneaux, des plantes dont la vie sera stimulée par les bouses ou le compost, etc.. Et ce sera la même chose si vous introduisez de nouvelles plantes, un groupe d’arbres fruitiers par exemple, qui permettront l’installation d’insectes, d’oiseaux, de mammifères, de champignons ( des morilles peut être ), etc.. Il en sera de même si vous installez un nouveau biotope c’est à dire un ensemble de plantes et d’animaux vivants ensemble dans certaines conditions. Ainsi, si vous installez une belle mare judicieusement aménagée, vous introduirez dans votre domaine un nouvel organe qui remplira des fonctions qu’aucun autre n’accomplissait jusqu’alors et qui établira des relations avec le reste du domaine : il agira, par exemple, sur l’hygrométrie et la température des parcelles environnantes, accueillera des crapauds qui viendront de loin pour y pondre, un héron s’y établira peut-être qui se régalera des limaces en excès dans vos parcelles.

Pour résumer, on peut dire que la vie se mesure à sa diversité. Plus votre domaine sera complexe, composé d’un grand nombre d’organes, abritant un très grand nombre d’espèces végétales et animales, plus il acquerra de la vitalité, de la santé et de la stabilité. Car au sein d’un organisme diversifié, les processus de régulation sont innombrables et ces processus participent activement à atténuer les conditions extrêmes qui peuvent régner dans le monde environnant ( période de sécheresse, de canicule, inondations, etc..).

 

... AVEC SES DIFFÉRENTS ORGANES ...
Parmi ces organes, il y a les composts qui constituent un peu le système digestif de votre domaine. Cet endroit devra être aménagé de façon pratique pour le travail qu’on doit y faire ( accès des remorques, point d’eau, etc.. ), il devra être adapté à la vie des composts ( des haies, de l’ombre ). Mais il faudrait aussi tenir compte, dans son aménagement, de la tranquillité dont ont besoin les nombreux animaux qui y vivent ( orvets, couleuvres, crapauds ) et veiller à les déranger le moins possible.
Dans toutes ces considérations, il ne faut pas oublier ni négliger les plantes et les animaux sauvages ; il font partie intégrante de votre domaine et sont en interactions constantes avec les plantes cultivées et les animaux domestiques. Il me semble très important de savoir les accueillir, de leur offrir le gîte et le couvert. On l’a vu avec la mare. Conservez, par exemple, quelques arbres morts pour y abriter quelque pic ou quelque chouette et pour que la buse puisse s’y percher. Conservez le lierre qui pousse sur d’autres arbres ( voir Biodynamis août 2004 ). Il faut aussi penser à préserver des endroits sauvages où la nature puisse s’exprimer librement, où des animaux farouches, des vipères par exemple, puissent trouver refuge ; des endroits où vous n’irez jamais avec votre motoculteur ou votre tronçonneuse. Il faudrait même aller jusqu’à réserver au moins un endroit où personne ne mettrait jamais les pieds.

Remarque : dans la nature, il a toujours un équilibre entre la flore et la faune. Dans la ferme aussi il faut arriver à cet équilibre : bien souvent la place réservée aux animaux, tout particulièrement les ruminants, est insuffisante. La nature peut alors être amenée à remédier à ce déséquilibre par des animaux sauvages : insectes parasites ( pucerons ), taupes ou mulots, oiseaux, lapins. Il est bon d’élever quelques animaux : par exemple quelques poules dont le rôle est de gratter le sol pour en éliminer certains insectes et des graines d’adventices. Elles reçoivent dans leur enclos des déchets du jardin ou du ménage qu’elles trient ( insectes, graines ), affinent, mélangent de telle sorte qu’il n’y a plus qu’à mettre ce mélange en tas pour avoir, en quelques mois, si possible avec l’aide des préparations bio-dynamiques, un excellent compost. Si on ne peut vraiment pas avoir, chez soi, quelques animaux, il faut, chaque année, apporter de l’extérieur du fumier bio que l’on compostera. 

Veillez aussi toujours à un bon équilibre entre les 4 éléments : terre / eau / air - lumière / feu – chaleur. Pour l’eau, à défaut de mare, vous pouvez installer une fontaine, ou des vasques vives. En ce qui concerne l’air, ce sont surtout les haies qui, selon leur orientation, leur épaisseur, et leur hauteur permettront d’adoucir les vents trop violents. Pour la lumière, veillez à un bon équilibre entre l’ombre et la lumière en toute saison et à toute heure, ce qui n’est pas toujours facile.

Un autre organe dont votre domaine a absolument besoin, c’est d’une bonne tête. C’est elle qui observe et réfléchit, prévoit et organise, coordonne. Elle est à l’écoute de chacun des organes et veille à l’équilibre de toutes les parties. Elle perçoit ce qui manque, renforce ce qui est faible, freine ce qui est trop fort. Elle n’impose rien par la violence mais propose, suggère, respecte la nature de chacune des composantes du domaine. Cette tête…. c’est la vôtre ! ! Et celle de vos collaborateurs. Chaque être vivant a un rôle à jouer, une tâche à accomplir dans la symphonie de la ferme et le paysan en est le chef d’orchestre. N’oublions pas, à ce propos, que les êtres humains qui y vivent ou y séjournent font eux aussi partie de cet être vivant et en constituent un organe essentiel. Le domaine n’est-il pas complètement changé quand on y entend les cris des enfants qui jouent, le son d’une flûte ; quand on y voit un vieux paysan retraité prendre tout son temps pour venir écouter pousser l’herbe ? Il suffit d’être attentif à la fascination qu’exercent les voix humaines non seulement sur les animaux domestiques, mais même sur les animaux sauvages, comme les oiseaux, pour se rendre compte de la place que l’homme peut tenir dans la nature.

Quelques remarques : nous avons vu que dans un organisme vivant, les organes sont en interaction. C’est une des raisons pour lesquelles il est déconseillé d’avoir des productions hors sol en bio-dynamie ( élevages ou cultures ) car celles-ci ne font pas partie du domaine, elles sont placées à côté, sans interactions avec les autres organes du domaine, d’où les conséquences néfastes pour le domaine ( pollution par excès de lisier par exemple ). Dans un domaine bien conçu, on constatera le plus souvent qu’on passe progressivement, de l’extérieur vers l’intérieur du domaine, des zones les plus sauvages (bois), aux zones les plus intensément cultivées (potager), en passant par les prairies permanentes (hors assolement, jamais labourées) puis par les terres labourables (prairies temporaires entrant dans la rotation). Près de la maison du paysan se trouvent les plantes et les animaux qui demandent les soins les plus réguliers. Enfin, dans la nature, il n’y a que peu de lignes droites, en dehors de la surface des plans d’eau et la ligne d’horizon. Pour que votre domaine ait vraiment un ‘’visage’’ vivant, pensez à rompre la monotonie des lignes droites en introduisant des courbes dans le paysage : courbes (même légère ) dans le tracé d’une haie, ondulations de terrain, courbes d’un chemin, etc.. Eviter autant que faire se peut les matériaux artificiels (métaux, ciment, béton). Une murette en pierres sèches, une clôture en piquets de bois plus ou moins irréguliers ont bien plus de charme qu’un mur en parpaing, une clôture en piquets métalliques ou en béton armé.

 

… INDIVIDUALISÉ …
Le domaine agricole peut être perçu comme un être vivant d’un autre point de vue encore. Comme tout être vivant, il a une vie, une biographie : il naît, grandit, se développe, mûrit et peut aussi dépérir et mourir s’il est abandonné par les hommes. Car, comme la campagne, comme les plantes cultivées et les animaux domestiques, il n’existe finalement que grâce à la collaboration constante des hommes avec la nature. S’il se développe harmonieusement, il révèlera peu à peu son individualité profonde, synthèse des qualités du lieu, sol, relief, climat, végétation naturelle et des impulsions apportées par les hommes. Si vous allez dans une région de monoculture, vous constaterez que toutes les fermes se ressemblent, plus rien n’arrête le regard et ne l’étonne. Au contraire, votre domaine ne ressemblera bientôt plus à aucun autre et sa personnalité s’affirmera toujours davantage.
Bien entendu, n’étant pas coupé de son environnement, il sera le reflet du terroir dans lequel il s’insère, fruit de l’interaction entre les hommes qui y travaillent et ce terroir.

 

… ET AUTONOME ...
Au sein d’un tel domaine, les différents organes s’insèrent dans une juste proportion. Les animaux sont juste assez nombreux pour utiliser toute la paille et le foin, juste assez nombreux pour apporter la fumure nécessaire aux cultures, pas trop nombreux pour ne pas avoir à acheter de foin ou de grain à l’extérieur, etc.. C’est tout l’art du paysan d’atteindre cette juste proportion par réajustements successifs. C’est cette juste proportion qui permet de ne rien avoir à prélever à l’extérieur du domaine en matière de fourrage, de matière organique. Le domaine se suffit à lui même et tout ce qu’il produit et écoule à l’extérieur est le produit de sa seule activité. Bien entendu, il est beaucoup plus difficile d’arriver à une autonomie complète, entre autres en matière d’énergie (gasoil, électricité) ou de semences, mais on peut y tendre. On comprend mieux la remarque de R. Steiner dans le Cours aux Agriculteurs, quand il dit que tout achat à l’extérieur doit être considéré comme un remède destiné à remédier à un déséquilibre de cet organisme (achat de basalte, de calcaire, de préparats).
Je ne ferai qu’effleurer la description de la nature spirituelle de cet être vivant créé par l’homme. Car un domaine ainsi conduit présente beaucoup de charme. Petit à petit, il prend un visage qui s’exprime intensément au fil des saisons et parle au plus profond de notre être. On y est bien. Ceux qui y vienne pour la première fois ressentent avec force comme une présence. On peut dire d’un tel domaine qu’il a une âme. A ce sujet, et pour aller encore un peu plus loin, on pourra lire ce très beau texte où les fondateurs des fameux Jardin de Findhorn relatent la naissance de l’être spirituel qui s’incarne dans leurs jardins et avec lequel ils sont en communion*.

Un organisme agricole vivant ne se laisse pas polluer, agresser, contaminer passivement. Il réagit et se défend activement. C’est cette notion d’organisme individualisé et autonome qui seule permet de comprendre pourquoi des domaines en biodynamie en Allemagne n’ont pas été contaminés par le nuage radioactif issu de la centrale de Tchernobyl** et pourquoi l’épandage de préparations biodynamiques sur des terres contaminées de Biélorussie n’a servi à rien : il n’y avait pas d’organisme vivant capable de se protéger.

Je n’ai fait que tracer quelques repères. Le sujet mérite d’être observé longuement, réfléchi patiemment, médité, rêvé. On découvrira bien d’autres caractéristiques de cet être vivant, ses rythmes, ses métamorphoses.
Il me semble que cette conception du domaine agricole comme organisme vivant autonome et individualisé est l’idée de base de l’agriculture bio-dynamique qui peut nous guider, nous aider à prendre des décisions aussi bien pour les grands choix, à moyen ou à long terme, que pour la conduite quotidienne du domaine. Les conséquences de cette manière de voir le domaine sont innombrables et conduisent directement à la mise en pratique concrète.
D’autre part, quand on prend le temps de bien développer ce point de vue, c’est aussi, il me semble, la manière la plus concrète de faire sentir ce qu’est l’agriculture bio-dynamique à des agriculteurs biologiques ou à des jeunes en formation. D’emblée, elle parle au cœur et à l’esprit.

François Delmond

 

Notes :
*The Findhorn Community. Les Jardins de Findhorn (1968). Editions Nature & Progrès. 1989. 187 p.
** Voir article paru dans Biodynamis n° 37 – avril 2002 – Entretien de Fernand Kochert avec Karl Ernst Osthaus.

 

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