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Bio-dynamie et
anthroposophie
Cet
article reprend le contenu du rapport moral du président du Mouvement de
Culture Bio-Dynamique, Pierre Dagallier, lors de la dernière assemblée
générale du Mouvement de Culture Biodynamique, le 3 avril 2005, à Barané (Ariège).
Lorsqu’on parle de bio-dynamie avec des personnes désireuses de la
découvrir, on peut se demander comment aborder le lien de la bio-dynamie
avec l’anthroposophie, les références à Rudolf Steiner et à tout ce
courant de pensée.
Comment dire nos références sans les imposer, les proposer simplement
de manière entendable par qui voudra bien les chercher, de façon
complètement libre et individuelle ?
Il ne s’agit sans doute pas de répondre une fois pour toutes à des
situations très diverses, pour lesquelles rien ne remplace le tact
social, le senti de relations humaines toujours uniques.
La naissance de l’anthroposophie
Si
l’anthroposophie est venue au jour c’est parce que des processus étaient
en marche, et qu’étaient réunies des conditions rendant ce courant de
pensée possible.
Je voudrais en évoquer trois :
- d’abord, le fait que grâce à des scientifiques comme Darwin et
Haeckel, on est capable de penser que l’homme, les êtres vivants, la
terre, sont le résultat d’un processus évolutif. La terre n’était pas
pareille hier, et l’homme y a suivi un parcours, qui n’est pas terminé.
- Ensuite, l’homme s’est approprié la capacité de penser : en
particulier depuis la fin du Moyen-âge, la pensée peut analyser avec
beaucoup d’intelligence le monde qui nous entoure, et elle ne s’en prive
pas !
- Enfin, les gens se ressentent, plus que jamais, comme des individus.
Ils prennent de plus en plus leur autonomie par rapport à leurs groupes
d’appartenance (villages, pays, familles, etc.) pour vivre leur propres
projets.
Évolution et individualisation
Ces
trois avancées de l’homme ont cependant une résonance complètement
différente dans l’âme selon qu’on se place du point de vue des
éclairages de la "science de l’esprit", ou de la pensée dominante
actuelle.
Pour celle-ci, l’évolution est le signe de l’origine animale de l’homme,
et elle recherche toujours le fameux chaînon manquant. L’homme est
l’aboutissement – provisoire - de la complexification d’une matière, qui
fait apparaître des propriétés émergentes : la vie, les sensations, la
pensée… L’homme est le produit du hasard.
Pour la pensée anthroposophique, l’homme est central dans l’évolution,
et les objets et êtres du monde qui nous entoure sont en quelque sorte
des parties de nous-mêmes qui ont été "cristallisées" au cours du temps
pour que l’homme puisse asseoir son propre parcours.
La terre est notre proche parente.
Pour la pensée contemporaine, la capacité d’analyse est le moteur ;
c’est cette qualité qui permet d’avancer avec pragmatisme, efficacité
dans le monde de la matière, voire plus loin avec les actuelles
nanotechnologies. Les sujets d’étude sont séparés en éléments simples,
sont décortiqués pour une compréhension logique de causes et d’effets.
Pour le courant anthroposophique, la pensée ne sert pas à comprendre les
choses, elle est là comme "éducatrice", comme instructrice pour
appréhender la réalité. La véritable compréhension se fait avec l’âme.
L’individualisation de l’homme prend dans notre monde la tournure d’un
égoïsme exacerbé, d’un intérêt pour soi-même. On cultive la réussite
personnelle, le besoin de sortir du lot avec succès, et pourtant dans le
même temps des pratiques éducatives nivellent les esprits, et la
télévision rugissante happe les facultés personnelles du jugement
autonome.
L’émergence de l’individu pour la conception anthroposophique, c’est un
processus de développement spirituel où l’homme se prend en charge, en
conscience de cette appartenance à une évolution "cosmique", terrestre,
et donc en solidarité a priori avec la communauté humaine d’une part,
avec son environnement d’autre part.
On voit qu’à partir des mêmes interrogations, liées à des faits,
extérieurs ou en l’homme, on tire des conclusions intellectuelles, qui
engendrent des sentiments et des actes complètement opposés.
Avant de revenir sur le fait que les qualités de solidarité, de pensée
vivante, et le sentiment d’appartenance à un monde humain ne sont pas
évidemment l’exclusivité des anthroposophes (mais les conceptions
anthroposophiques y mènent de façon "impliquante", et consciente),
voyons comment ces aspects se déclinent pour l’agriculture.
Agriculture bio-dynamique/agriculture
conventionnelle
Les
conséquences pratiques pour l’agriculture sont bien sûr essentielles.
L’évolution, c’est la continuité des générations, la notion d’élevage,
de domestication, des végétaux comme des animaux. Une vue utilitaire,
analytique séparera les éléments, jusqu’aux plus petits, comme les
gènes, pour les recomposer en organismes génétiquement modifiés, plantes
ou animaux déconnectés de leurs terroirs, assistés par des produits
artificiels, mondialisés… Avec le seul souci d’en tirer le meilleur
parti.
Le sentiment de parenté guidera à l’opposé, vers une sélection soucieuse
de l’être des plantes ou des animaux, vers un "élevage – élévation",
avec une certaine compassion. Les semences seront celles de plantes
reliées à leurs terroirs, que l’on appelle aujourd’hui "semences
paysannes". Une reconnaissance de réciprocité sera le fil conducteur de
l’évolution agricole : je prends à mon environnement pour mon évolution,
mais je lui donne aussi la possibilité d’évoluer.
La pensée agronomique analytique sépare la terre, le végétal, l’animal,
en ateliers spécialisés, sans liens entre eux. Elle mène à la notion
absurde et pourtant admise d’ "exploitation" agricole, où il est permis
de puiser sans se préoccuper du lendemain…
A l’opposé, la bio-dynamie propose de mettre en évidence les liens, de
cultiver ces liens entre animaux, végétaux, terre, et hommes. Tout agit
sur tout, et nous devons créer les synergies, -la ferme est un organisme
vivant – qui amènent une fertilité croissante au fil du temps.
Enfin, la conception de l’individu : l’exploitant agricole doit mener
son projet dans la jungle de la concentration des fermes (60 fermes
disparaissent chaque jour en France !). Il doit tirer son épingle du
jeu, fier et juché sur son tracteur, point brillant, isolé dans un
désert humain. Paradoxalement cette survie héroïque est assujettie au
nouvel esclavage qu’impose la politique agricole, à la négation du bon
sens paysan, au dictat de l’éligibilité aux primes diverses…
Le
bio-dynamiste prend conscience de la place particulière de l’homme dans
l’agriculture. Il prend sa part de responsabilité dans l’avenir de la
terre. C’est une plénitude qui peut l’envahir, lorsque les contraintes,
en particulier économiques, lui laissent un peu de répit…
Deux
gestes bien opposés accompagnent l’agriculture selon la conception à
laquelle l’agriculteur se relie. L’un sur le chemin d’une rencontre,
d’une ré-union entre les règnes qui composent notre environnement, et la
responsabilité de l’homme sur ce chemin. L’autre fait plus penser à une
course centrifuge, qui continue la séparation des choses et des êtres,
où l’homme lui-même se ressent écartelé, dans la recherche d’un sens
introuvable.
Répondre aux aspirations humaines
profondes
Finalement la bio-dynamie est une méthode agricole qui prend en compte
des aspirations humaines profondes que l’anthroposophie met en lumière
et cultive.
Ces aspirations ne sont pas réservées à quelques anthroposophes. Elles
sont humaines tout simplement et viennent à jour çà et là, sous une
forme ou une autre. Beaucoup de personnes, qu’elles soient
agriculteurs, jardiniers, consommateurs, citoyens, ont en elles ces
intuitions, qui les rendent peu à l’aise dans le monde tel qu’il est
actuellement conçu et guidé en conséquences de ses conceptions. Ces gens
sont réceptifs à cette mise en phase entre leur ressenti profond, pas
forcément clairement exprimé, et ce que la bio-dynamie apporte par sa
pratique, par les liens neufs qu’elle permet d’entretenir avec les
plantes, les animaux, la terre.
C’est une mise en phase avec un sentiment d’"humanité" qui peut toucher
les uns ou les autres lorsqu’ils abordent la bio-dynamie.
L’anthroposophie n’est pas un passage obligé pour celui qui côtoie la
biodynamie ; s’il est sincèrement touché, il sera certainement
reconnaissant au courant qui lui permet de se retrouver lui-même, en
phase avec ses aspirations. De là à vouloir s’approprier ce courant,
c’est bien sûr une affaire intime et personnelle. C’est une démarche qui
va du profond de l’être vers une aspiration à en connaître davantage.
Notre rôle et notre responsabilité en tant que diffuseur de la
bio-dynamie, est de pouvoir répondre à cette aspiration, sans pour
autant imposer cette connaissance nouvelle. C’est une possibilité.
Vouloir imposer cela peut aboutir à une attitude dogmatique de référence
redondante aux dires ou écrits de Rudolf Steiner ; mais plus
insidieusement aussi émettre des jugements sur les personnes "qui ne
veulent pas se lier" à l’anthroposophie… Bref, il y a mille façons de ne
pas respecter la démarche d’un interlocuteur en mettant en avant la
sienne propre.
Lorsque R. Steiner parlait, il disait des choses parfois tout à fait
étranges. Pour un agronome d’aujourd’hui, mettre de la bouse dans une
corne est bien sûr très étrange. Mais il ne voulait jamais que qui que
ce soit avale cela tout cru ! Par contre, il avait certainement
suffisamment de prestance pour que l’auditoire ne se détourne pas devant
ses affirmations, en résistance à la remise en cause d’acquis.
Probablement qu’il avait cette capacité de provoquer chez l’auditeur
une attitude, un sentiment d’étonnement authentique. Et c’est à partir
de ce sentiment nouveau que l’auditeur pouvait se mettre en route
lui-même vers une acquisition de connaissance nouvelle.
Alors,
certainement très modestement, nous, organismes de la bio-dynamie, et
personnes ou personnalités qui les composons, devons acquérir cette
capacité d’abord à nous étonner devant les données de l’agriculture
bio-dynamique, et devant nos observations de jardiniers ou
d’agriculteurs, ou de consommateurs ; et, lorsque nous parlons
éventuellement de bio-dynamie devant des gens qui veulent en savoir
plus, sachons induire chez l’interlocuteur de l’étonnement, pour que
lui-même puisse faire le lien entre les dires, les faits énoncés ou
observés, et son propre monde intérieur où il éprouvera les choses en
profondeur.
L’étonnement, nous l’avons vu lors des travaux de notre groupe
"recherche", est la première étape vers la connaissance, vers
l’acquisition de nouvelles perspectives. C’est le point de départ d’une
connaissance désintellectualisée, d’une connaissance éprouvée par l’âme.
C’est
aussi un point de départ sur le chemin qui relie la bio-dynamie et
l’anthroposophie.
Pierre Dagallier,
Président du Mouvement de Culture Bio-Dynamique
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